Chap. 3 La tarte aux bluettes – L’épine d’Églantine

 

La tarte aux bluettes - Lepine deglantine - Qui a vole les tartes

La tarte aux bluettes, d’une seule bouchée, elle réchauffe le coeur… 

 

Chap.3 

La tarte aux bluettes  

Églantine s’inquiétait… sa maman était au plus mal et elle se sentait totalement impuissante. Rosaline, quant à elle, ne s’en souciait guère. Celle-ci vaquait à ses occupations comme si tout allait pour le mieux. Malgré leur gémellité, elles n’étaient ni fusionnelles ni même complices et s’adressaient rarement la parole. Pourtant, elle l’avait toujours impliquée dans ces aventures pour tenter de se rapprocher d’elle et surtout faire plaisir à sa maman. Car Nina semblait très peinée pour sa sœur qui n’avait aucun ami et qui contre toute attente avait l’air de très bien s’en accommoder. Mais rien n’y faisait, elle n’arrivait pas à la comprendre.

Comme cette fois, où petites, elles s’étaient un peu trop éloignées de la maison malgré les avertissements de leur mère. Elles s’étaient égarées dans la forêt et avaient erré des heures durant avant que le crépuscule ne les surprenne. Les bruits terrifiants libérés, lorsque le brouillard était tombé, n’avaient pas même arraché un cri de panique à Rosaline alors que pétrifiée par la peur, Nanan dans les bras, elle hurlait à tout va, persuadée qu’on ne les retrouverait pas. Elles avaient été secourues quelques heures plus tard par des villageois qui en arrivant sur les lieux avaient assisté à un spectacle pour le moins étrange. Elle et sa petite boule de plumes serrées l’un contre l’autre, transis de peur et de froid, tandis que Rosaline faisait le pendule avec le cadavre d’un souriceau qu’elle venait de dégoter dans un fourré. Depuis ce jour, sa sœur avait inspiré grande crainte dans le village et de son côté, elle s’était bien promis de garder une certaine distance avec elle.

D’ailleurs, en y réfléchissant bien, elle ne l’avait jamais vu s’attendrir devant Nanan ou même le caresser… Quand bien même, au fil des années, elle n’avait en aucun cas vu Rosaline ni esquisser un sourire ni verser une seule larme. Elle restait de glace quoiqu’il arrive.

«Dring ! Dring ! Dringggggggggggg !» La sonnette de l’entrée s’impatientait.

«J’arrive ! J’arriiive !!!» S’égosillait la rondouillette Mme Daisy, une des voisines qui était venue s’occuper d’elles pour que Nina puisse se reposer.

Elle entendit murmurer dans le vestibule. Le docteur venait d’arriver.

« Ma chériiiie, tu peux venir par ici !» La voix stridente de Mme Daisy l’appelait.

Elle caressa doucement Nanan, qui somnolait sur ces genoux, pour le réveiller. Elle aurait besoin de lui à ses côtés si cela se présentait au plus mal. Églantine déglutit et la boule au ventre se dirigea au chevet de sa maman.

Rosaline ne comprenait pas… pourquoi il y avait toujours autant de chahut autour d’elle… Allongée sur son lit, Nina tentait, entre deux quintes de toux, de réconforter Églantine qui blottie contre sa poitrine était inconsolable. Le médecin venait de quitter la maison et son verdict était sans appel. Leur mère était mourante. À cette annonce, la grosse Mme Daisy s’était mise à crier et depuis ne s’arrêtait plus de baragouiner entre ses dents en faisant des va-et-vient incessants :

«Oh mon dieu ! » « Que vont-elles devenir…»  «Oh mon dieu… mais que…»

Quoi qu’il en soit, c’était le moment de s’éclipser. Elle devait aller chercher de quoi confectionner une tarte aux bluettes que sa sœur lui avait demandée dans la matinée. Les larmes aux yeux, Églantine en avait profité pour lui rappeler les longues soirées d’hiver où leur maman adorait en engloutir une part. C’était sa douceur préférée. Apparemment, une seule bouchée permettait de vous réchauffer le cœur. Rosaline n’avait tout bonnement jamais compris à quoi elle faisait allusion. Mais, il était temps de se mettre en route, car il fallait tout d’abord attraper puis préparer ces bestioles. Ces tâches qui se révélaient difficiles et pour le moins cruelles -ce n’est pas elle qui le disait- lui avaient toujours été confiées par Nina.

Elle sortit dans la nuit noire vêtue d’un simple t-shirt et d’un petit short, le froid mordant ne lui arracha pas un seul frisson. Elle saisit son filet posé contre le mur puis se rendit à l’orée de la forêt. Les ronces qui giflaient ces chevilles en laissant de petites traînées de sang ne la dérangeaient pas le moins du monde. Là, elle attendit plusieurs minutes, sans bouger, sans faire de bruit jusqu’à ce que de petites créatures se mettent à voleter et à scintiller aux premiers rayons de la lune. Le spectacle qu’ils donnaient été des plus fabuleux à voir -à ceux qui pouvait l’apprécier évidemment- de petits feux se parant à la fois de couleurs or et cuivre incandescentes virevoltaient dans une danse de lumière invraisemblable… D’un coup de filet, elle balaya la nuée pour attraper une centaine de ces petites flammes qui se débattaient ardemment alors qu’elle les fourrait dans son baluchon. Et, sans même une étincelle de pitié, Rosaline emprunta le chemin du retour tout en réfléchissant à la manière la plus rapide de les mitonner pour que la tarte soit prête avant le trépas de sa maman.

Aussitôt arrivée à la maison, elle sortit son pâton de pâte qu’elle avait confectionné dans l’après-midi. À l’aide d’un rouleau de bois très ancien, qui était dans la famille depuis moult et moult générations, Rosaline l’étala en deux temps trois mouvements pour venir la disposer dans son moule. Elle enfila des gants, non pas qu’elle craignait les morsures des bluettes, mais Nina l’avait toujours obligé à le faire après avoir remarqué les grosses cloques qui se formaient sur ses mains lors de leur manipulation.

Puis elle remplit une soupière d’eau très froide, dans laquelle elle versa trois grosses poignées de bluettes qui au contact du liquide gelé se mirent à pousser de petits cris stridents. Les petites flammes gémissaient et tentaient de se sauver par tous les moyens. Dans ce capharnaüm étourdissant, elles se montaient les unes sur les autres pour tenter de s’échapper, mais très vite, engourdies par le froid, elles se résignaient à leur funeste sort. Rosaline plongea son doigt pour enfoncer les dernières récalcitrantes. Elle attendit un quart de minute avant que ne commence à se former un caramel unique en son genre. Sa couleur or si intense aurait fait chavirer la tête de n’importe quel pirate ! Avec rapidité, elle enroba la dernière poignée de bluettes dans le liquide qui était devenu brûlant puis le versa dans son fond de tarte avant de mettre tout ce petit monde hurlant à cuire. Dès que la porte du four se fut fermée, la cuisine fut plongée dans un silence de mort.

Dans l’intimité de la chambre, Églantine essuyait ses larmes. Sa maman lui avait demandé de se calmer. Elle devait lui parler d’un sujet de la plus haute importance. La grassouillette Mme Daisy était rentrée chez elle, préférant les laisser seules. Tant bien que mal, elle tentait de se concentrer sur les paroles de sa mère qui peinait à parler :

«Tu dois me promettre de prendre soin de Rosaline…»  Nina toussa.

«Maman… sans toi, je n’y arriverai pas…»

«Il faut que tu restes forte Eglantine… Ma grande fille…» Dit-elle tout en lui caressant la tête.

«Je sais que tu as cela en toi. Je pensais avoir plus de temps… mais ce que je vais t’avouer, je ne l’ai jamais dit à personne. Tu m’entends ! Il fallait que je vous protège d’elle, de la patissorcière…» Elle resta hagarde, le regard perdu dans le vague. Dans ces yeux grondait un orage.

Églantine pensa que la fièvre la faisait délirer.

«Tu devrais te reposer.» Elle remonta la couverture sous le menton de sa maman.

«Je vais aller voir si la tarte aux bluettes est prête, j’ai demandé à Rosaline de t’en pépar…»

«Laisse-moi terminer !» La coupa-t-elle sèchement.

Églantine resta interloquée, c’était la première fois que sa maman lui parlait comme ça.

«Si ta sœur a toujours agi bizarrement c’est parce qu’elle est maudite à cause de moi… Je n’ai pas toujours était une mère exemplaire, tu sais. Je m’en veux tellement… C’est pour cela que je vous ai sans cesse surprotégées… Que j’ai été naïve !»

De grosses larmes se mirent à rouler sur ses joues. Églantine posa un bisou sur son front pour la calmer. Elle esquissa un sourire d’une profonde tristesse. Et après un silence interminable, elle se redressa sur son lit pour tout lui avouer : La fuite de son village, la découverte de la cabane aux mille gourmandises, comment elle avait transgressé la règle en mangeant la pâtisserie interdite, sa rencontre horrifiante avec la patissorcière, la malédiction qui avait était promis à l’une d’entre elles et enfin leur arrivée au monde. Elle avait préféré passer sous silence l’histoire du serpent, ne voulant pas l’effrayer davantage. Son récit fut très agité, chaque parole lui coûtait et une fois terminé elle tomba sur son coussin épuisait.

«Promets-moi que tu prendras soin d’elle…» À travers les draps, Nina cherchait désespérément la main de sa fille en signe d’approbation.

Sous le choc, Églantine n’arrivait à rien prononcer ni même à bouger… ses sentiments étaient en ébullitions. Elle ne savait plus si elle devait être en colère, triste ou même soulagée. Comment avait-elle pu leur cacher ce si lourd secret qui l’avait dévoré jour après jour durant toutes ces années.

Nanan qui sentit sont désarroi se rapprocha d’elle, il émanait de lui une douce odeur de chocolat chaud comme à chaque fois qu’il voyait sa maîtresse en détresse.

«Promets-moi…» A bout de force, Nina était à peine inaudible.

Églantine referma doucement sa main autour de celle de sa maman.

«Je te le promets… Bonbons de bois, bonbons de fer, si je mens je vais en..»

Mais sa maman n’entendit pas la fin de son serment. Elle était partie rejoindre un monde ou les regrets n’avaient désormais plus grande importance.

«Tu en veux un morceau ?»

Dans l’entrebâillement de la porte, Rosaline impassible venait d’assister à la fin de la conversation la tarte aux bluettes entre les mains.

Abasourdie, Églantine éclata d’un petit rire nerveux devant cette situation incongrue. Elle posa délicatement la main de sa maman puis se dirigea vers sa sœur qui l’observait sans sourciller. Arrivée à sa hauteur elle l’enlaça tendrement. Nanan poussa un grognement d’étonnement.C’était la première fois qu’elle lui faisait un câlin !

«Tu en veux oui ou non ?» inébranlable Rosaline réitérait sa question, le plat dans une main et l’autre bras ballant.

Même si elle avait la gorge trop serrée pour manger, Églantine saisit une part de tarte et en mordit un petit morceau du bout des dents. Elle mâcha difficilement avant de déglutir. Alors, elle ferma ses yeux embués par les larmes pour se laisser doucement envahir par sa chaleur.

 

Pour lire le premier chapitre « Bonbons & Malédiction » de l’Épine d’Églantine, c’est par ici 

Pour lire le deuxième chapitre « Rosaline & Églantine » de l’Épine d’Églantine, c’est par ici 

Pour découvrir le générateur d’éclats d’arc-en-ciel, c’est par ici 

Le miroir aux éclats - lepine deglantine - Qui a vole les tartesLe miroir aux éclats de rire, il est très difficile de s’y regarder… 
La grenouille grelot & le champignon Clair de lune - Lepine deglantine - Qui a vole les tartes1La grenouille grelot & le champignon du clair de lune, sont les sujets d’une très belle comptine que Nina chantait à ses filles le soir avant de s’endormir… 

© Ce contenu est soumis au droit d’auteur, selon les lois du 11 mars 1957 et du 3 juillet 1985, toute reproduction totale ou partielle est strictement interdite sous peine de poursuite judiciaire. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>